Monomanie musicale : Lux – Rosalía – 2025

Une nouvelle série sur les albums qui deviennent une obsession, parfois pendant quelques mois. Je commence avec Lux de Rosalía qui m’a fait vivre une véritable catharsis musicale.

Où j’avertis le lecteur : “Ce texte est assez long et demande un certain effort et une pause pour une meilleure appréciation.

Je suis conscient d’y évoquer des choses de l’ordre de l’intime. Cependant, dès que j’ai commencé à écrire sur ce blog, je me suis dévoilé comme jamais je ne l’avais fait. Alors, une fois de plus ou de moins 🙂

D’autre part, mon propos n’est pas d’écrire une chronique sur un disque. Je ne veux pas vous convaincre de sa beauté, mais peut-être vous donner envie de l’écouter ou réécouter. Pour cela, j’ai mis le lien Spotify en fin d’article, à vous d’y déceler la substantifique moelle ou pas.”

Dans ma série d’articles sur ma passion pour la musique, j’évoquais la capacité de mon cerveau à rester bloqué sur un seul titre ou un album.. Voir notamment mon article sur ma découverte de Kate Bush.

Mais je n’avais été capable de vous expliquer exactement le processus, ni les causes.

Je m’y applique de ce pas !

Ma monomanie musicale

Dans mon rapport à la musique, il m’arrive de plonger dans un état qui échappe à mon contrôle. Je nommerai cet état « monomanie musicale ». C’est un état obsessionnel qui provoque dans mon cerveau une addiction incontrôlable pour un album.

Lorsque cela m’arrive, malheur à ceux qui m’entourent. Il y a eu mes parents, mes voisins, mes collègues, mes amis qui en ont fait les frais. Et puis Jason qui, depuis plus de trente ans, a traversé avec moi certaines de ces phases.

L’addiction arrive sans crier gare, elle est souvent liée à un de ces titres qui constituent les moments magiques que je vous décris régulièrement dans ce blog. Souvent, ce sont plusieurs écoutes qui initient le processus obsessionnel. Mais, parfois, c’est dès le premier titre que mon sort est joué ! Le premier symptôme, qui se manifeste, est un désintérêt progressif pour des musiques que j’adore, habituellement. Ensuite, ma soif de découverte se tarit. J’ai une sensation de manque qui peut être douloureuse (oui !). Des morceaux de l’album commencent à habiter mes pensées, au point d’en rêver la nuit. Et au réveil, c’est un morceau de l’album qui me vient en premier à l’esprit. Je me lève parfois plus tôt pour profiter de la solitude et prendre mon casque.

Par contre, il m’est impossible de définir l’élément déclencheur ou, du moins, m’en souvenir pour chacun des albums qui ont eu cet effet-là. Une suite de notes, une mélodie, une voix, ces harmonies, des paroles, un instrument, tout est possible.

Et si je pensais que cette obsession était purement artistique ou esthétique, cela va bien au-delà.

Une catharsis musicale

Je cherchais un terme qui pouvait décrire ce mécanisme et catharsis me semble le mieux adapté.

Voici la définition du Larousse : « La catharsis est un processus de libération intense et purificatrice des émotions refoulées (terreur, pitié, agressivité). Originaire de la tragédie grecque (Aristote), elle permet au spectateur de se purger de ses passions en s’identifiant au héros. En psychologie, c’est une libération émotionnelle qui soulage des tensions. »

Oui, je crois que ces obsessions ne sont pas uniquement artistiques. Elles sont aussi liées à l’état psychologique dans lequel je me trouve au moment où elles surviennent. Il y a certains disques, qui sortis, inaperçus et ignorés de ma part, à certaines périodes, se sont ensuite imposés.

Catharsis est bien ce qui correspond à ce qui m’arrive car, à chaque écoute, un arc-en-ciel d’émotions m’enveloppe, qui me fait entrer dans un état second. Je peux traverser des moments de tristesse, de joie, d’euphorie, des moments parfois douloureux, mais surtout, cela me procure une sensation de bien-être intense, une libération grisante.

Comme je l’ai déjà évoqué, il est évident que c’est systématiquement lié à un épisode de ma vie ou un état particulier dont, la plupart du temps, je n’ai pas conscience. Mais parfois, les raisons sont évidentes.

J’évoquais lors de mon dernier article cette notion de bonheurs simples et mes monomanies musicales y contribuent pour une grande part.

Voici donc la dernière œuvre qui m’a délicieusement pris au piège et dont je ne suis pas encore remis.

Lux de Rosalía, un compagnon pour dire adieu

Papa est parti le 13 octobre 2025.

Malgré la tristesse, j’étais heureux d’avoir pu l’accompagner les derniers jours et de lui avoir dit adieu.

Cependant, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas réussi à exprimer cette tristesse autant que je l’aurais souhaité. J’aurais aimé me laisser aller, au moins une bonne fois, à pleurer, mais je n’y suis pas arrivé. Peut-être est-ce le fait d’avoir consacré beaucoup d’énergie dans l’organisation, les démarches administratives, le désir inconscient de vouloir paraître fort.

Il en avait été de même avec le départ de ma chère Dominique et mon ami Carlos que je n’avais pas réussi à pleurer.

Je sentais de temps en temps une boule dans la poitrine mais impossible de me laisser aller.

Les voyages en train que je faisais pour mes visites à Montauban me permettaient, grâce notamment à Patrick Watson, de me laisser aller dans un spleen anesthésiant qui dissimulait cette tristesse. Mais cela me pesait de plus en plus.

C’est alors que Lux de Rosalía est sorti le 7 novembre et cela a été presque immédiatement une délivrance.

Le single Berghain est apparu quelques jours avant et cela a été un premier choc, un morceau tellement incroyable.

Et puis, j’ai écouté l’album le jour de sa parution, entièrement, sans zapper un seul morceau. J’ai tout de suite adoré. Mais c’est lorsque l’avant-dernier titre est arrivé que cela a ouvert une trappe où ma tristesse a commencé à se déverser, à s’exprimer et à s’atténuer.

Memoria ou le premier soin

Memoria fait partie de ces morceaux magiques dont je suis friand et je compte bien écrire un article à son sujet.

C’est un fado dont la mélodie est reprise d’un fado traditionnel (je vous expliquerai pourquoi). Les paroles ont été écrites par l’artiste portugaise Carminho qui devait le sortir sur son nouvel album.

Mais Rosalía s’en est emparé et le résultat est absolument bouleversant.

Mais il faut dire que si je suis tombé immédiatement dedans, c’est parce que j’ai interprété les paroles avec l’histoire de papa qui a souffert d’Alzheimer ces dernières années. Et même si mon interprétation est cohérente, elle ne correspond pas aux explications de Carminho. Promis, je vous raconterai très bientôt.

Il faut savoir que j’ai sûrement dû écouter Memoria une centaine de fois et que j’ai énormément pleuré, parfois à chaudes larmes. Je suis persuadé qu’il faudrait intégrer des cours pour apprendre à pleurer à volonté. Cela libère tellement de douleurs ou de mal-être.

Cela m’a fait un bien fou mais cela ne s’est pas arrêté là.

Lux, un feu d’artifice

Malgré tout, je me sens obligé de vous dire ce que je pense de cet album.

À sa sortie, j’ai énormément lu sur le disque, écouté des interviews, des chroniques. Cela a été un véritable phénomène car personne ne s’attendait à un tel ovni dans le paysage musical actuel. Un article du Monde pour les curieux.

C’est un album qui a besoin d’attention. Il est impossible de l’appréhender en quelques écoutes. Il est très riche, au niveau de sa construction, du choix des instruments et des arrangements, des mélodies, de toutes les différentes langues utilisées, de ses thèmes, des femmes évoquées dans chaque morceau, de ses paroles, de ses influences.

Il ne peut pas être réduit à un album pop ordinaire, ni être jeté après une écoute lapidaire. Il mérite mieux. De plus, au risque de paraître élitiste et maniéré (j’ai l’habitude), je rajouterai qu’il n’est pas possible d’apprécier réellement Lux sans laisser s’exprimer la féminité que chacun a en soi.

Car il est l’œuvre d’une jeune femme immensément douée de 33 ans, accompagnée d’une équipe talentueuse qui a su donner corps à toutes ses idées géniales.

Pour ma part, je n’ai pas été sensible à la dimension spirituelle. Par contre, j’ai été très touché par la féminité et l’hommage rendu à toutes ces femmes. Il y a quand même du beau monde : Thérèse d’Avila, Hildegarde de Bingen, Marie, Olga de Kiev, Jeanne d’Arc, Rose de Lima, Rabia Al-Adawiya….

D’ailleurs Rosalía a beaucoup insisté sur toutes les femmes qui l’ont accompagnée pour écrire cet album.

Les chroniques ont souligné la surprise créée par les cordes et les chœurs sur les morceaux. Même si je suis habitué aux cordes par les musiques que j’écoute, dans Lux, c’est leur utilisation qui est fabuleuse. En effet, elles n’accompagnent pas l’immense voix de Rosalía mais forment un duo avec elle. Et l’association de toute la sonorité et les références à la musique classique avec les sons de la musique électronique et pop de notre époque apportent une modernité incroyable.

Vous comprendrez que je suis absolument subjugué par cet album. Je pense même que Rosalía s’est hissée au niveau d’artistes comme Kate Bush, Björk, Patti Smith etc.. avec l’intelligence de s’être extrêmement bien entourée.

J’ai pensé à Hounds of Love ou The Dreaming de Kate Bush et à Vespertine et Fossora de Björk, Horses de Patti Smith… Il y a tellement de références.

Lux, le chemin vers l’apaisement

Vous pourriez vous dire, mais pourquoi cette obsession ?

Après Memoria, j’ai succombé à Magnolias où Rosalía imagine comment pourrait se dérouler son enterrement.

Étant donné que ces deux morceaux se trouvent en fin du disque, j’ai systématiquement écouté tout l’album et j’ai fait ample connaissance avec chaque titre.

Le morceau d’ouverture, « Sexo Violencia y Llantas » est un petit chef-d’œuvre de deux minutes , « Reliquia » est devenu un de mes morceaux préférés (mais cela change à chaque écoute), et puis « Sauvignon blanc » qui parle des bonheurs simples avec l’être aimé, « Jeanne » merveilleux hommage à Jeanne d’Arc, « Mio Cristo Piangi d’Amanti » sur l’amitié entre une femme et un homme, « un mundo nuevo » flamboyant hommage au flamenco, les percussions de « la Yugular » fantastique réflexion sur la liberté de création et sur la notion d’infini, “Novia Robot” sur le monde moderne et la prostitution soi-disant consentie… Et que dire de ces violons tant tragiques de « Porcelana » et du magistral et émouvant « Magnolia » ! Je pourrais faire un commentaire sur chaque chanson qui figure sur l’album car chacune a sa place.

Toutes les paroles sont intelligentes et poétiques. De plus, l’emploi de langues, autres que l’espagnol ou l’anglais, passe presque inaperçu, tout en apportant une richesse sonore incroyable.

Tout est cohérent.

Toutes ces écoutes de Lux m’ont amené à maintes réflexions sur une multitude de sujets, sur ma vie, ma mort, la maladie, le temps qui s’accélère, le temps qui reste, les départs des êtres aimés, mes amitiés, mes engagements mais aussi sur le bonheur, la chance, compagne de longue route…..

Une liste assez longue pour occuper mon esprit et aider ma tristesse à s’apaiser.

Pourtant, je n’en ai pas encore fini avec Lux. Six mois plus tard, je suis encore capable de l’écouter plusieurs fois par jour, sans aucune lassitude. Je suis même obligé de me forcer à diversifier mes écoutes par égards pour les autres. D’ailleurs, il m’a accompagné pendant l’écriture de cet article.

Éprouver autant de bonheur à écouter un disque est un baume au cœur très précieux.

Alors oui, je pense encore souvent à Papa, surtout lorsque Memoria débute, mais c’est devenu plus léger.

Une anecdote, il utilisait souvent un petit surnom affectif pour appeler ma mère ou ma sœur. Cela vient juste de me revenir :

Rosalie !

Ce texte est dédié à Albert Bisotti 1935-2025